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Entretien au féminin

_ Parlez-nous de vous, qui est Suzanne Dracius?

Née à Fort-de-France du mélange de tous ces sangs qui ont coulé et se sont mélangés, plus ou moins pacifiquement, avec plus ou moins de violence, dans la Caraïbe et singulièrement en Martinique (le sang de l’Africain déporté en esclavage,

le sang de l’Indien, à plumes ou en sari, le sang de mon aïeule chinoise, et le sang du colon blanc que nous nommons ici « béké »), 100% martiniquaise et 100% métissée (ô paradoxe ! puisque « métis », pour un tissu, signifie « impur », pas 100% laine ou 100% coton), je suis ce qu’on peut appeler, en créole, une « kalazaza ». Je fais la nique aux tenants de la prétendue pureté,  « pureté de la race », notamment, qui est une vue de l’esprit – et d’esprit pervers. J’écris cependant en français, en une langue aussi pure que possible pimentée de saveurs créoles : j’écris dans la langue de Molière, mais la langue de Molière sauce chien#. Quoi que j’écrive, je suis habitée par le réel merveilleux caribéen. — Tout a commencé pour moi en Martinique. C’est là que j’ai appris à lire le monde, et à lire tout court, fascinée par cette activité magique à laquelle se livraient mes grands frère et soeurs. J’étais la benjamine, et j’ai demandé à cor et à cris que l’on m’apprenne à lire. Haute image féminine, ma grand-mère directrice d’école a bien sûr accepté : elle faisait partie de ces rares femmes martiniquaises de l’époque qui s’étaient battues pour faire des études avant de se marier et de faire des enfants, considérant que « faire un bon mariage » n’était pas l’unique but, dans la vie d’une femme, mais qu’elle se devait de s’épanouir aussi professionnellement pour acquérir une indépendance financière. C’est cette voie-là que j’ai suivie, convaincue, moi aussi, que la maternité n’est pas la panacée, même si je suis très heureuse d’avoir eu mon fils très jeune. Je l’ai élevé sans pour autant interrompre mes études : je le revois, garçonnet, dessinant, à la Sorbonne, sur un coin du bureau du Professeur Robert, mon directeur de maîtrise, tandis que nous travaillions sur l’allitération dans l’Iliade… 


— Quelles sont les avancées majeures de la condition féminine qui vous ont marquée ? 

Le droit pour les femmes d’ouvrir un compte en banque (1938 !), le droit de vote pour les femmes (1946), le droit de travailler sans autorisation du mari (1965), le droit à l’avortement  (l’IVG,1975) et à la contraception. Mais il reste tant à faire !…  


— Que vous évoque cette journée du 8 Mars?

Une possibilité de progrès. Dorénavant l’émergence de la Martiniquaise s’affirme chaque jour, inéluctable, même si elle est combattue, même si on la ridiculise, même s’il y a des martyres, comme cette malheureuse Sandra, à qui je dédie ces mots. Même si certaines Martiniquaises sont évincées du pouvoir parce qu’elles sont femmes, nous aurons des femmes politiques, je veux le croire, même si, à ma connaissance, nous n’avons encore à l’heure qu’il est qu’une seule femme maire, Jenny Dulys-Petit, qui a remporté les élections municipales au Morne-Rouge, 2ème femme maire en Martinique, la première ayant été élue en 1949 au Morne-Vert. (Les mornes, rouge ou vert, seraient-ils aux couleurs féministes ?) Et encore, on peut observer que ce n’est pas un « homo novus », pas une « femme nouvelle » surgie de nulle part, bien au contraire : elle a dû seconder l’ancien maire, dans son ombre des années durant, et a même fini par l’épouser… Cela ressemble donc plus à une dynastie qu’à une émergence ex nihilo d’une femme en politique ! Mais, pour le reste, pour l’heure, aucune femme élue députée (sauf, si je ne m’abuse, une ou deux députées européennes, Madeleine de Grandmaison et Catherine Néris, élues naguère grâce à l’application de la loi sur la parité, et qui ne le sont déjà plus) ni aucune femme sénateure, c’est-à-dire, en résumé, en tout et pour tout, une seule femme élue sur une liste uninominale… Pour les prochaines cantonales, idem : refus des partis, qu’ils soient de gauche ou de droite, de présenter une femme en tête de liste. Honte sur nous ! Oui, sur nous, car les femmes doivent aussi élever leurs enfants dans le féminisme et non dans ce machisme idiot.

Cela viendra. Les filles ont plus de succès scolaires, elles atteignent des niveaux d’études supérieurs à ceux des garçons. Elles se font chefs d’entreprise, avocates brillantes, bâtonnier,mais le combat ne sera gagné, le malaise ne sera dissipé que quand madame le bâtonnier se dira haut et fort Bâtonnière. Car il faut que ces femmes le veuillent. J’ai la tristesse de constater que bien des femmes martiniquaises sont les plus grandes misogynes, élevant leurs fils comme des petits coqs, en vertu de l’abominable proverbe  « Rentrez vos poulettes, je sors mes coqs ! »

Je suis obligée de faire, dans cette île de sucre et de vanille, une amère constatation : force est de constater qu’ici, tout le monde ne vit pas à la même époque ; le plus souvent, hommes et femmes ne vivent pas à la même époque. Plus de maturité, chez la femme, plus précoce, plus responsable, à la fois plus tôt et plus longtemps, et avec plus de stabilité. Plus studieuse dans la vie scolaire, plus responsable dans la vie familiale et sociale, plus stable dans le domaine psycho-affectif, la Martiniquaise est en train de se faire, bon an mal an, une place de plus en plus importante dans la société- même. S’il y a, selon les spécialistes,un décalage de dix ans, concernant la maturité affective, entre hommes et femmes, il y a un bon siècle d’écart, du point de vue de l’évolution des mentalités et des comportements, entre hommes et femmes martiniquais. Vivre dans un monde régi par les hommes, cela peut agacer, mais cela donne envie de se battre. Ce qui m’horripile, c'est que l'on essaie de me gâcher mon plaisir d'être femme. Je suis au combat. Ce qui peut m'amuser, ce sont les prétentions de certains hommes, leur jalousie face aux avancées de la condition féminine… À croire qu'ils voudraient tout nous prendre ! Notre dignité, et jusqu'à notre liberté recouvrée. Ce qui peut m'ennuyer, c'est que certaines femmes soient plus misogynes que les hommes eux-mêmes et éduquent leurs enfants dans le culte de la phallocratie ;  le mythe du « potomitan » peut représenter l’idéal de la femme debout, mais peut être aussi une fable perverse, belle trouvaille pour tout mettre sur le dos de la femme en s'en lavant les mains !


 
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